Comment les rebelles font entrer des armes en Centrafrique malgré l'embargo de l'ONU

Des miliciens, parmi lesquels se trouveraient des enfants, appartenant à la coalition de groupes armés « Coalition des patriotes pour le changement » (CPC), escortent leur commandant, le soi-disant général Mahamat Saleh, à travers le village de Niakari, qui marque la ligne de front avec l’armée centrafricaine et ses alliés, au nord de Bangassou, le 30 janvier 2021.

Crédit photo, Getty Images

    • Author, Paul Njie
    • Role, BBC News
  • Published
  • Temps de lecture: 7 min

La récente décision des Nations unies de renouveler les sanctions à l'encontre des groupes armés non étatiques et des individus qui compromettent la paix et la stabilité en République centrafricaine a semé le doute quant à l'efficacité de ces mesures pour endiguer les flux illicites d'armes vers les zones contrôlées par les rebelles.

Le 29 juillet, le Conseil de sécurité a voté à l'unanimité la prolongation, pour une durée d'un an, de l'interdiction de vente ou de transfert d'armes et d'autres équipements militaires connexes aux groupes armés et à leurs associés dans le pays. Les individus impliqués dans des actes de violence ont également été frappés d'une interdiction de voyager et d'un gel de leurs avoirs.

Ces sanctions sont en vigueur depuis 2013, ce qui a conduit plusieurs analystes à se demander pourquoi et comment les groupes armés continuent d'avoir accès aux armes qu'ils utilisent pour attaquer les civils, les forces gouvernementales et leurs alliés.

Fulbert Ngodji, chercheur spécialisé dans les questions de sécurité en Afrique centrale à l'International Crisis Group, estime qu'il est « pratiquement irréaliste » d'empêcher totalement l'entrée d'armes en République centrafricaine.

Il fait valoir que la situation géographique du pays et sa proximité avec d'autres pays en proie à des conflits, tels que le Soudan et le Soudan du Sud, permettent aux groupes armés du nord-est et du sud-est de faire passer des armes en contrebande par des frontières poreuses.

« Les groupes armés ne comptent pas uniquement sur les importations d'armes », a-t-il déclaré à la BBC.

« Ils se réarment également en s'emparant de matériel lors d'affrontements… en achetant des armes sur les marchés noirs régionaux, en récupérant des armes issues de conflits passés, et en s'appuyant sur des réseaux de contrebande transfrontaliers qui existent depuis plusieurs décennies », a-t-il ajouté.

L'analyste en sécurité Collins Molua convient que l'« écosystème » actuel de conflits dans le voisinage de la République centrafricaine accroît le risque de flux illicites d'armes.

Alors, comment en sommes-nous arrivés là ?

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Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui en République centrafricaine, il est important de remonter dans le temps. Le pays a connu une longue période d'instabilité, mais une grande partie de la situation actuelle est liée à une guerre civile qui a éclaté en 2013.

Au mois de mars de cette année-là, une coalition de rebelles composée majoritairement de musulmans a pris d'assaut la capitale, Bangui, et renversé l'ancien président François Bozizé. Ils l'accusaient de ne pas avoir respecté un accord de paix.

Bozizé était lui-même arrivé au pouvoir à la suite d'un coup d'État dix ans plus tôt. Historiquement, il s'agissait du cinquième coup d'État réussi depuis que le pays avait obtenu son indépendance de la France en 1960.

Après la prise de pouvoir par les rebelles de la Séléka, un groupe rival appelé les « Anti-balaka », composé majoritairement de chrétiens, a vu le jour et a mené des attaques de représailles contre des civils musulmans. Cela a exacerbé une situation sécuritaire et humanitaire déjà désastreuse, plongeant le pays dans une violence encore plus grande.

À ce jour, des milliers de personnes ont été tuées et plus d'un million d'autres ont été déplacées, tant à l'intérieur du pays qu'à l'étranger, en raison du conflit, selon le HCR.

À la suite de violations généralisées des droits de l'homme, de meurtres et d'autres atrocités, l'ONU a imposé un embargo sur les armes à destination de la République centrafricaine en décembre 2013.

Cette mesure visait à endiguer l'afflux d'armes dans ce pays fragile, ainsi qu'à sanctionner les individus et les groupes considérés comme attisant la violence et faisant obstacle aux efforts de paix. Après avoir progressivement assoupli les restrictions pesant sur la capacité du gouvernement centrafricain à se procurer certains types d'armes, l'ONU a levé totalement l'embargo sur les armes en juillet 2024.

Toutefois, le Conseil de sécurité a maintenu l'interdiction de vendre ou de fournir des armes aux groupes armés non étatiques et aux individus opérant dans le pays. Il a même imposé des sanctions ciblées, telles que le gel des avoirs et des interdictions de voyager, à l'encontre de personnes accusées de porter atteinte à la paix et à la sécurité.

Plus d'une décennie après la mise en place de l'embargo sur les armes et des sanctions, ces mesures ne semblent pas avoir dissuadé les nombreux groupes armés qui continuent aujourd'hui d'opérer en République centrafricaine.

« L'afflux persistant d'armes met avant tout en évidence les limites pratiques de l'application d'un embargo sur les armes dans un pays aussi vaste que la RCA », a déclaré M. Ngodji à la BBC.

Des soldats tanzaniens de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA) effectuent une patrouille près de Carnot, le 23 mai 2026.

Crédit photo, AFP via Getty Images

Il a fait valoir que, bien que les Nations unies aient le pouvoir d'imposer des restrictions et des sanctions ciblées à des groupes et à des individus, elles n'ont pas les moyens de contrôler efficacement les mouvements d'armes – que ce soit au-delà des vastes frontières du pays ou à l'intérieur de celles-ci.

Il estime donc que l'efficacité des sanctions de l'ONU est « limitée » et « difficile à mesurer ».

Mais Saron Messembe Obia, analyste en matière de sécurité et auteur, a une position plutôt tranchée sur la question. Il estime que le pouvoir de l'organisation mondiale est désormais « en déclin à travers le monde ».

Il déclare : « Avec l'émergence de crises, d'organisations terroristes et la quête d'expansion, les vulnérabilités de l'ONU ont été mises à nu. »

Molua voit les choses différemment. Il estime que les sanctions de l'ONU restent efficaces, mais souligne que l'institution a besoin de la coopération des États membres pour les faire respecter.

« Sans la coopération des États, les sanctions ou toute autre politique de l'ONU deviennent inefficaces », insiste-t-il.

Ainsi, Molua estime que « l'adoption à l'unanimité de la résolution 2827 [la dernière résolution visant à prolonger les sanctions en RCA] témoigne d'un consensus sur le fait que les sanctions de l'ONU sont toujours efficaces ».

Quelle est la solution ?

Lors de la séance du Conseil de sécurité de l'ONU consacrée à la prolongation des sanctions contre les groupes armés et certaines personnes, le représentant de la République centrafricaine auprès de l'ONU, Marius Aristide Hoja Nzessioué, a fait part de ses vives préoccupations concernant les flux illicites d'armes vers son pays.

Bien qu'il se soit félicité de l'adoption à l'unanimité de la résolution, sa demande visant à identifier les commanditaires et les bénéficiaires de cette pratique illicite met en lumière une tendance inquiétante.

« Si nous ne parvenons pas à identifier les mécanismes qui alimentent ces groupes, nous courons le risque de reproduire le cycle dans lequel les groupes armés sont sanctionnés, voient leurs capacités temporairement réduites, puis se réarment grâce à de nouveaux circuits d'approvisionnement », a-t-il déclaré devant le Conseil.

Par ailleurs, les analystes exhortent la République centrafricaine à renforcer la coopération régionale avec ses voisins, à s'engager dans le partage de renseignements et à se coordonner avec eux pour surveiller et sécuriser les itinéraires de trafic.

Ces dernières années, le pays a repris sa coopération en matière de sécurité avec le Tchad après une période de relations tendues, ce qui a débouché sur des efforts conjoints pour sécuriser leur frontière commune.

Mais étant donné que certains groupes armés contrôlent toujours des sites miniers et tirent des revenus de l'imposition de taxes locales, les moyens de se maintenir en armes constituent toujours une menace, affirme M. Ngodji.

Il recommande donc « un renforcement de la présence administrative et judiciaire dans toutes les provinces, la mise en place de mécanismes locaux efficaces de résolution des conflits, une gestion plus transparente des ressources naturelles, ainsi que de meilleures perspectives économiques pour les jeunes et les anciens combattants ».

Par ailleurs, selon les observateurs, bien que la situation sécuritaire dans le pays se soit améliorée ces dernières années grâce aux efforts des troupes centrafricaines, des casques bleus de l'ONU (MINUSCA) et des partenaires bilatéraux – forces rwandaises et mercenaires russes –, il reste encore beaucoup à faire.

Et face à la possibilité que l'ONU réduise les effectifs de la MINUSCA ou les retire de la RCA en raison de contraintes budgétaires, certains craignent que ce vide sécuritaire n'incite les groupes armés à intensifier leurs opérations violentes et à gagner du terrain.