La seconde peine : quand des anciennes détenues au Sénégal témoignent sur leur vécu en prison et en dehors

    • Author, Abdou Aziz Diédhiou
    • Role, BBC News Afrique
    • Author, Diara Ndiaye
    • Author, Ousseynou Ndiaye
  • Published
  • Temps de lecture: 7 min

Libérée récemment après un séjour carcéral de plus de quatre ans, Fatou (nom d'emprunt) ne cache pas les difficultés auxquelles elle est confrontée. ''C'est dur'' dit-elle. Cette mère de plusieurs enfants affirme être ''dépaysée'' à sa sortie de prison. Depuis lors, elle tente de retrouver une vie normale après cette séquence douloureuse qui a bouleversé sa vie.

BBC News Afrique vous livre les témoignages d'anciennes détenues rencontrées au Sénégal.

La plupart d'entre elles ont purgé des peines allant jusqu'à six ans de prison parfois pour divers motifs allant de la tentative de meurtre, aux coups et blessures et au trafic de drogue.

Fatou, le combat pour retrouver la vie d'avant

Pour préserver leur anonymat, nous leur donnons des noms d'emprunts et nous nous garderons de donner trop de détails qui faciliteraient leur identification.

Assise sur une chaise en plastique dans la petite cour de son domicile en banlieue de Dakar, la voix hésitante et tremblante par moment, Fatou raconte à BBC News Afrique sa vie depuis sa sortie de prison et les raisons de son incarcération.

Elle évoque également ce qui l'a marqué en prison et le combat qu'elle mène depuis sa remise en liberté pour ''reprendre à zéro'' sa vie sous le regard méfiant des gens.

Cette mère de famille de plusieurs enfants vient de purger plus de quatre ans de prison pour tentative de meurtre contre son ex-mari, ce qu'elle conteste, quand bien même elle a plaidé coupable lors de son procès.

Interrogée sur sa nouvelle vie depuis sa libération elle répond que ''parfois c'est compliqué. Parfois les questions vous assaillent et on essaie de faire avec''.

Au sujet de son emprisonnement, elle affirme que ''ça m'a fait mal''. Puis, elle observe un long silence avant de poursuivre, ''je ne m'attendais pas du tout à ça. Ce sont des souvenirs qui sont encore frais'' dit-elle.

Récemment remise en liberté, elle déclare avoir éprouvé des difficultés à sa sortie.

''Lorsque je suis sortie de prison, j'étais un peu dépaysée parce que ça fait quatre ans que je suis en prison''. Fatou indique que ce qui l'a marquée le plus, c'est ''le fait de perdre mon mari, ensuite ma mère'' pendant qu'elle purgeait sa peine.

Après avoir payé sa dette à la société, elle a été libérée il y a quelques mois. Fatou tente depuis de reprendre une vie normale et doit faire avec la méfiance des proches et de ses connaissances.

''Il y a certains qui nous ont tourné le dos'' déclare-t-elle, mais elle s'empresse de relativiser en disant que ''la vie est ainsi faite, on essaie de faire avec''.

Elle affirme que les gens ''ne vous le montrent pas clairement, (leur méfiance) mais, vous savez que ça ne va pas'' précise-t-elle au sujet de la stigmatisation dont elle fait l'objet.

Alima, lire le Coran pour être en paix

Alima, a été condamnée après un procès à six ans de prison.

''Lorsque j'ai été condamnée, j'avais un nourrisson de quatre mois. J'étais obligée de le sevrer à cet âge et de le confier à une sœur'' rappelle la jeune dame.

Ayant un autre enfant en charge, elle affirme avoir confié ce dernier aussi à une proche parente.

''J'ai dû le confier aussi à une proche. Aujourd'hui, c'est la personne qui l'avait recueilli quand j'étais en prison qu'il (l'enfant) appelle ''maman'', alors que moi sa vraie mère, il me voit comme sa tante'' explique Alima.

En prison, elle affirme s'être réfugiée dans la lecture du Coran pour supporter les conditions d'incarcération.

''La prison était dure, mais comme j'avais appris le Coran, je passais mon temps à le lire et chaque jour, je faisais du tricotage'' dit-elle.

''Des fois j'étais submergée par l'émotion et la tristesse. Il m'est arrivé de pleurer beaucoup. Après je me calmais et j'acceptais la volonté de Dieu qui s'était abattue sur ma personne'' souligne Alima.

Se donner les moyens de réussir sa réinsertion depuis la prison

Remise en liberté en 2020, Nogaye quant à elle tente de se reconstruire après son séjour carcéral. Mariée et mère de famille, elle a passé sept ans derrière les barreaux.

En prison, elle a appris grâce à l'appui de l'ONG Tostan la transformation des céréales locales. Aujourd'hui, elle en a fait sa principale activité économique et un outil de réinsertion sociale.

Tostan est l'une des associations qui interviennent en milieu carcéral au Sénégal. L'organisation a élaboré un programme visant à former les détenues aux métiers de la couture, de la cuisine, de la pâtisserie, de la teinture ou de la savonnerie.

Depuis sa sortie de prison, Nogaye se rend de temps en temps à la prison où elle avait été incarcérée pour transmettre son savoir-faire et conseiller les pensionnaires de l'établissement pénitencier sur certains dangers.

Pour elle, le plus difficile commence après la prison. ''La population devrait être compréhensive parce que le jugement est douloureux et pesant', plaide Nogaye.

''Après avoir purgé votre peine en prison, dès que vous sortez, la population prend le relais'' a-t-elle indiqué, estimant que la ''stigmatisation des femmes détenues est assez forte'' au sein de la société sénégalaise. ''Arrêtez de juger les gens, car nul n'est parfait'' clame-t-elle.

Contrairement à certaines détenues, Alima déclare ''n'avoir jamais été stigmatisée'' par les proches et ses connaissances.

''Quand je suis sortie de prison, je n'ai pas rencontré de difficultés parce que ma famille m'a bien accueillie, bien rassurée, soutenue de tous les côtés et elle était restée proche de moi'' déclare-t-elle.

Ayant bénéficié de l'appui de Tostan en prison, elle affirme que l'ONG a ''pris l'initiative de parler avec ma famille, ce qui fait que je n'ai pas eu de soucis à ma sortie de prison. Ils m'ont beaucoup soutenue et cela a fait que ma famille m'a bien accueillie, rassurée, en me disant ce qui m'est arrivé relève de la volonté de Dieu et que je devais passer par cette épreuve''.

La réhabilitation psycho-sociale avant la réinsertion économique, avertit un psychologue

Rencontrée à la prison de Rufisque à une quarantaine de kilomètre à l'Est de Dakar, une monitrice de formation de Tostan nous a confié être ''venue pour épauler les détenues. Elles sont dans des moments un peu difficiles. Je voudrais vraiment faire de ces moments difficiles, des moments de joie, de compassion et de jeu''.

''On apprend parfois en jouant, en dansant ici pour leur faire oublier un peu les difficultés de la prison'' explique-t-elle.

''L'objectif, c'est préparer les détenues à la réinsertion'' a poursuivi Oumou Gningue, la superviseure de la maison d'arrêt et de correction de Rufisque. Elle précise étant donné les longues peines de prison qui sont infligées à certaines détenues, ''apprendre quelque chose en prison peut les servir à leur sortie''.

Interrogé par BBC News Afrique, Serigne Mor Mbaye, psychologue estime que les femmes qui sont en prison ou sorties de prison doivent faire l'objet d'une réhabilitation psychosociale.

''En Afrique, il ne faut pas l'oublier que les femmes sont dépositaires des valeurs'' explique Serigne Mor Mbaye. '' Il y a une charge énorme sur les femmes. Donc, lorsque la femme est impliquée dans une histoire pareille (prison), ça participe plus à la désorganisation sociale, plus quand il s'agit d'un homme''.

Il y a donc une nécessité d'accompagner ces femmes-là afin qu'elles retrouvent leur place au sein de la communauté, à des fins surtout d'un apaisement.

''La personne est inadaptée, la société ne l'a pas attendue. Il faudrait que cette personne se réinvente, trouve de nouveaux repères, une nouvelle résilience, savoir sur qui compter et surtout dépasser la situation post-traumatique''.

Interrogé sur les programmes de réinsertion économique mis en œuvre par certains acteurs ONG et associations, le psychologue indique ''ne pas croire à la réhabilitation économique'' telle que menée par certains acteurs.

''J'ai travaillé dans des programmes où des femmes ont été victimes de violence de toute sorte et que par la suite, on veuille les aider par la réhabilitation économique. Et il y a eu échec. Et je suis venu à la rescousse en leur disant, il y a échec par ce que cette personne-là n'est pas encore sortie des affres de la violence. Elle est encore dans le trauma''.

Pour lui, mettre en œuvre un programme de réinsertion économique pour des personnes qui vivent le traumatisme de l'incarcération, ne garantit nullement la réussite de l'objectif recherché.

''Cette personne-là ne peut pas entreprendre. C'est difficile. On ne peut pas être dans une situation de dépression et pouvoir entreprendre'' dit-il.

''Il faudrait faire une réhabilitation psychosociale, aider la personne à mieux être, accompagner cela après avec l'activité économique''.