Félix Tshisekedi, 30 jours sur les routes du Congo : les coulisses d'une campagne marathon

Félix Tshisekedi

Crédit photo, Présidence RDC

Published
Temps de lecture: 8 min

De Muanda à Goma, de Mbandaka à Lubumbashi, Félix Tshisekedi a sillonné la République démocratique du Congo à un rythme rarement observé dans l'histoire politique récente du pays. En trente jours de campagne électorale, le président-candidat a multiplié les déplacements, les meetings et les discours à travers un territoire vaste comme l'Europe de l'Ouest. Derrière les images de foules et de podiums, ses proches racontent une campagne menée au pas de charge, entre fatigue, défis logistiques et imprévus.

Le défi était immense : parcourir un pays-continent de plus de 2,3 millions de kilomètres carrés, marqué par un réseau routier souvent insuffisant et des contraintes sécuritaires importantes dans plusieurs régions.

Selon des chiffres relayés par son équipe de campagne, Félix Tshisekedi a tenu plus d'une cinquantaine de meetings durant la campagne de 2023, parcourant l'ensemble ou la quasi-totalité des provinces du pays. Son directeur de campagne évoque 53 meetings en 30 jours dans 25 provinces sur 26.

Pour Jacquemin Shabani, directeur de campagne en 2023, cette opération relevait presque de l'exploit.

« Les élections en République démocratique du Congo sont un exercice extrêmement difficile. Le pays est immense. Les infrastructures ne répondent pas. On a 30 jours de campagne, donc imaginez déjà 30 jours. Vingt-six provinces, donc 26 destinations principales en 30 jours, c'est pratiquement même impossible. »

Au-delà de la logistique, la campagne a également mis les organismes à rude épreuve.

« Physiquement, c'est très éprouvant tout ça, ça nécessite une préparation psychologique, physique », confie Félix Tshisekedi.

Entre avions, hélicoptères et convois routiers

Félix Tshisekedi

Crédit photo, Présidence RDC

Pour tenir le calendrier, les équipes ont dû composer avec les réalités géographiques du pays.

Dans plusieurs provinces, les déplacements se faisaient essentiellement par avion. Ailleurs, notamment pour relier différents territoires en une même journée, les équipes recouraient à des hélicoptères ou à de longs trajets routiers.

Les réunions de préparation donnaient parfois lieu à de véritables casse-têtes logistiques. Lors d'une séance de planification dans l'espace Kasaï, le candidat s'interroge sur la faisabilité de certaines étapes.

« Demain, ce n'est pas possible, on ne peut pas faire quatre destinations. Demain, on a Luiza, on a Lodja et Tshikapa. Alors comment est-ce qu'on va faire ? On commence par Ilebo », c'est en ces termes que le candidat Félix Tshisekedi avait tranché.

Ignorer Promotion WhatsApp et continuer la lecture
BBC Afrique est sur WhatsApp

Des informations vérifiées à portée de main

Cliquez ici et abonnez-vous !

Fin de Promotion WhatsApp

À plusieurs reprises, il insiste également pour maintenir certaines destinations malgré les contraintes de transport ou de sécurité.

« J'ai vu le vice-Premier ministre Bemba en hélico là. Je vais lui demander où est-ce qu'il l'a eu. Et comme ça, même dans le Kasaï, on peut faire des sauts comme ça. Pour l'Est, la sécurité est obligée de me suivre ou sinon de rester si elle a peur. Mais on va y aller quelle que soit la situation sécuritaire. »

Un proche collaborateur du président raconte que certaines journées commençaient avant l'aube pour s'achever tard dans la nuit.

« Il arrivait que le président enchaîne deux ou trois meetings dans la même journée. Entre deux villes, le temps de repos était parfois très réduit. La priorité était d'honorer chaque rendez-vous prévu avec la population », explique-t-il.

Le rythme était d'autant plus soutenu que chaque étape nécessitait la mobilisation des structures locales, des services de sécurité, de la logistique et des équipes de communication.

La pression de l'Est

La partie orientale du pays figurait parmi les étapes les plus sensibles de la tournée.

Lorsque Félix Tshisekedi se rend à Goma, en décembre 2023, la ville vit sous la menace des combats opposant les forces gouvernementales aux rebelles du M23.

Devant plusieurs milliers de sympathisants réunis au stade Afia, le président-candidat promet alors de poursuivre les efforts militaires contre les groupes armés.

« Faites-moi confiance et je vais vous donner la libération totale », déclare-t-il lors de ce meeting à Goma.

Pour son entourage, cette étape représentait bien plus qu'un meeting électoral.

« Aller à Goma était un choix politique mais aussi symbolique. Il fallait montrer que le chef de l'État pouvait s'adresser aux populations même dans un contexte sécuritaire difficile », explique un membre de l'équipe de campagne.

Qu'en est-il des autres candidats ?

Floribert Anzuluni tenant un micro, les yeux rivés sur sa note.

Crédit photo, Floribert Anzuluni

Légende image, Le candidat issu de la société civile et du parti Alternative Citoyenne, Floribert Anzuluni Isiloketshi, a choisi ce qu'il appelait une campagne « citoyenne et de proximité ».

Mais tous les candidats à la présidentielle de 2023 n'ont pas mené campagne dans les mêmes conditions.

Candidat issu de la société civile et du parti Alternative Citoyenne qu'il présidait, Floribert Anzuluni Isiloketshi a confié à la BBC qu'il avait choisi ce qu'il appelait une campagne « citoyenne et de proximité », privilégiant les échanges directs avec les populations à travers des tribunes populaires organisées dans plusieurs localités du pays. Durant son périple, notamment dans le Sud-Kivu, il dit avoir été confronté à des obstacles qui illustrent les difficultés d'une campagne menée avec des moyens plus limités, et dans un « pays-continent » où l'accès à l'intérieur du pays est un énorme défi logistique.

Dans la plaine de la Ruzizi, son équipe affirme avoir été bloquée par des manifestants qui avaient barricadé la Route nationale n° 5 pour transmettre leurs revendications.

« Nous avons été empêchés de traverser la Route nationale n° 5 », déclarait alors le candidat dans un communiqué diffusé pendant la campagne.

Au fil de ses déplacements, Floribert Anzuluni s'est aussi fait l'écho des préoccupations des électeurs concernant la qualité de l'organisation du scrutin.

« La disparition des données sur leurs cartes d'électeurs et les difficultés pour se procurer les duplicatas auprès des antennes de la CENI sont de nature à exclure de nombreux Congolais du vote », alertait-il après des rencontres avec des habitants de Fizi et d'Uvira.

Sur le fond, le candidat centrait son discours sur trois priorités. « Nous avons trois priorités : la sécurité, le système prédateur de gouvernance auquel il faut mettre fin et puis la situation économique liée au social », expliquait-il lors d'un échange public à Bukavu. Selon lui,

« Un petit groupe de personnes bénéficie des ressources au détriment de la majorité », une situation qu'il promettait de combattre s'il était élu.

Sa campagne a également trouvé un écho chez certains électeurs à la recherche d'un renouvellement de la classe politique.

Lors d'une tribune organisée à Bukavu, un participant affirmait : « Le Congo actuel n'a plus besoin des gens qui ont fait de la politique leur carrière, nous avons besoin du renouvellement de la classe politique. »

À l'inverse du documentaire Carnet de campagne, qui met en avant l'ampleur du déplacement national effectué par Félix Tshisekedi, le parcours de Floribert Anzuluni témoigne des défis auxquels se heurtent les candidats disposant de ressources plus modestes, entre contraintes logistiques, insécurité et contact direct avec les réalités du terrain.

Une campagne tournée vers l'après-élection

Félix Tshisekedi tendant un micro vers la sourire tout en affichant un sourire

Crédit photo, Présidence RDC

Au-delà de l'objectif électoral, plusieurs membres de son entourage expliquent que cette campagne a également permis au candidat de mesurer l'ampleur des attentes existant à travers le pays, notamment en matière d'infrastructures et de développement local. Durant ses déplacements, Félix Tshisekedi évoque déjà les priorités qu'il entend poursuivre en cas de réélection.

« Pour mon deuxième mandat, je serai en caravane. Je passerai mon temps au Congo, je dormirai dedans et sur les routes parce qu'il faut impulser le projet de 145 territoires, le deuxième volet des routes de desserte agricole et l'agriculture. On attend 5 000 engins pour refaire les routes et appuyer les petits paysans. C'est vraiment un grand, grand, grand chantier. »

Une campagne à l'échelle d'un continent

Au terme de ce marathon électoral, les chiffres illustrent l'ampleur de l'opération : plus de cinquante meetings, des dizaines de milliers de kilomètres parcourus et une présence dans pratiquement toutes les provinces du pays.

Pour les membres de son entourage, cette campagne restera comme l'une des plus éprouvantes mais aussi l'une des plus ambitieuses jamais menées par un candidat à la présidence en RDC.

« Quand on regarde la carte du Congo, on comprend rapidement que faire campagne ici n'a rien à voir avec ce qui se passe dans beaucoup d'autres pays. Chaque déplacement est une expédition. Chaque meeting est un défi logistique. Mais c'était le prix à payer pour aller à la rencontre des électeurs partout où ils se trouvent », résume le directeur de l'organisation.

Pourquoi est-il si difficile de se déplacer en RDC ?

Une route en RDC

Crédit photo, Getty Images

Avec ses 2,3 millions de kilomètres carrés, la République démocratique du Congo est le deuxième plus vaste pays d'Afrique. Les infrastructures de transport y demeurent toutefois limitées. De nombreuses localités restent difficilement accessibles par route, surtout pendant la saison des pluies, en raison du mauvais état du réseau routier.

Selon les autorités et plusieurs organisations internationales, une part importante du territoire dépend encore du transport aérien ou fluvial pour les liaisons entre les provinces. Ces contraintes logistiques allongent considérablement les temps de déplacement et augmentent les coûts, faisant des tournées présidentielles un défi organisationnel majeur.

Au bout de ces trente jours de course contre la montre, Félix Tshisekedi sera réélu avec plus de 73 % des suffrages, selon les résultats officiels de la présidentielle du 20 décembre 2023.

Cette campagne, marquée par 53 meetings en un mois, illustre les défis particuliers que représente toute campagne électorale en République démocratique du Congo, un pays aux dimensions continentales où chaque déplacement constitue souvent une opération logistique à part entière.