''J'ai laissé ma femme et mes jumeaux derrière moi '' : Pourquoi cet homme nigérian a fui l'Afrique du Sud

Un gros plan sur le visage de Richard Itoro
Légende image, Richard Itoro estime que rentrer au Nigeria et repartir à zéro était la meilleure solution
    • Author, Makuochi Okafor
    • Role, BBC Africa
    • Reporting from, Lagos
    • Author, Thomas Naadi
    • Role, BBC Africa
    • Reporting from, Accra
  • Published
  • Temps de lecture: 7 min

Le Nigérian Richard Itoro ne sait pas quand il reverra ses jumeaux.

Craignant pour sa sécurité alors que les manifestations anti-immigrés s'intensifiaient en Afrique du Sud cette année, cet homme de 47 ans a quitté sa famille et son entreprise à Johannesburg pour embarquer en juin dernier à bord d'un des vols de rapatriement volontaire à destination du Nigeria.

Son cas n'est qu'un exemple parmi tant d'autres qui alimentent les tensions diplomatiques et menacent de rompre les relations entre l'Afrique du Sud et d'autres pays du continent.

Des dizaines de milliers d'étrangers ont quitté le pays au cours des deux derniers mois.

« Ça a été douloureux pour moi de quitter celle qui est ma meilleure amie », confie Itoro à la BBC, les larmes aux yeux, en repensant à ses adieux à son épouse sud-africaine.

En 15 ans, il avait monté une entreprise de vente de voitures, acheté une maison et fondé une famille. Tout cela a désormais disparu pour lui.

Itoro est devenu la cible de harcèlement, mais sa femme n'a pas été épargnée par les intimidations.

Il raconte que ses voisins lui ont dit : « Tu es mariée à un Nigérian. Celles d'entre vous qui sont mariées à des Nigérians, on est censés vous arrêter.

Vous nous avez trahis. Partez du pays avec votre mari et ne restez pas ici. »

Itoro était perplexe.

« Ma famille était une petite famille, belle et paisible. Je n'avais de problème avec personne. »

La pression est devenue insupportable.

« Si je rentre chez moi et que je recommence tout à zéro, c'est mieux que de rester ici, d'être harcelé et de craindre pour ma vie », explique Itoro.

Une foule de manifestants. Certains brandissent des drapeaux sud-africains et, au premier plan, on aperçoit une pancarte sur laquelle on peut lire : « Sauvez votre pays, sauvez les générations futures ».

Crédit photo, Gallo Images via Getty Images

Légende image, Les manifestations appelant les migrants sans papiers à quitter le territoire ont atteint leur paroxysme fin juin
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Mais, explique l'homme d'affaires, le haut-commissariat du Nigeria n'a pas autorisé sa femme et ses enfants à voyager avec lui.

Il décrit ce départ comme une scène de film où quelqu'un monte à bord du dernier hélicoptère quittant une ville assiégée.

« J'aurais tant aimé pouvoir supplier les gens de l'ambassade en leur disant : "Voici ma femme, je ne peux pas la laisser ici, ni mes enfants", mais je n'ai pas pu. »

« Alors que ma voiture commençait à s'éloigner, j'aurais aimé lui avoir dit de ne pas pleurer. »

Les groupes anti-immigrés d'Afrique du Sud ont déclaré que leurs manifestations visaient les étrangers en situation irrégulière. Le ministre de la Culture du pays, Gayton McKenzie, connu pour son franc-parler et qui dirige l'un des partis de la coalition au pouvoir, a également insisté sur ce point.

« Nous affirmons que l'Afrique du Sud est ouverte à nos frères du continent, mais qu'ils doivent venir ici en toute légalité. Qu'ils viennent avec leurs papiers », a-t-il déclaré lors de l'émission Interview de la BBC.

Mais Itoro affirme que son statut légal ne l'a pas protégé de l'hostilité, alors qu'il montre à la BBC une copie du document qui, selon lui, prouve qu'il avait le droit de rester dans le pays.

Il n'était pas le seul, selon les autorités nigérianes.

« Nous avons des cas de Nigérians qui disposent de titres de séjour en règle en Afrique du Sud, mais qui ont néanmoins été agressés », a déclaré le ministre d'État nigérian aux Affaires étrangères, Sola Enikanolaiye, lors d'une récente rencontre avec le ministre sud-africain des Affaires étrangères, Ronald Lamola.

La tension est montée d'un cran la semaine dernière à la suite du décès d'un Nigérian tué alors que la police procédait à son arrestation pour des faits présumés liés au trafic de drogue. Une commission indépendante mène actuellement une enquête.

M. Lamola a affirmé que l'Afrique du Sud prenait des mesures à l'encontre de ceux qui se font justice eux-mêmes, mais il a ajouté que le président Cyril Ramaphosa se montrait également « très ferme quant au droit souverain de l'Afrique du Sud à faire respecter ses lois en matière d'immigration ».

Une photo d'Emmanuel Asamoah, prise de face. Il sourit et porte un haut jaune vif.
Légende image, Le Ghanéen Emmanuel Asamoah travaillait comme coiffeur en Afrique du Sud

Malgré les efforts diplomatiques, la réputation de l'Afrique du Sud a été gravement entachée.

Notamment en raison des images et des vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux. Toutes n'étaient pas ce qu'elles prétendaient être, mais l'une d'entre elles, mettant en scène un Ghanéen, était authentique et a suscité une vive inquiétude dès qu'elle a commencé à être partagée en avril.

Lorsqu'Emmanuel Asamoah a quitté le Ghana en 2023 pour l'Afrique du Sud, il partait à la recherche du genre d'opportunité dont rêvent de nombreux migrants.

Ce coiffeur de 37 ans s'est installé à Soweto, dans la banlieue de Johannesburg, a trouvé du travail, s'est construit une vie et pensait avoir un avenir dans l'une des plus grandes économies d'Afrique.

Mais il y a trois mois, cet avenir est soudainement devenu incertain lorsqu'il s'est retrouvé encerclé par un groupe de Sud-Africains qui lui ont ordonné de partir. La confrontation a été filmée.

« Cette histoire de vous qui passez d'un pays à l'autre… ça ne marche plus », peut-on entendre une femme dire à Asamoah.

« Maintenant, on vous le dit très clairement : on ne veut pas de vous ici. On veut que vous remettiez de l'ordre dans vos pays. »

De retour à Accra, la capitale du Ghana, depuis le mois de mai, Asamoah confie à la BBC que cette rencontre l'a terrifié.

« Ils sont venus vers moi et ont commencé à me bousculer… Puis ils ont commencé à me poser des questions et à me harceler… Ils m'ont dit que je devais rentrer chez moi, que nous gâchions leur pays, qu'à cause de nous, ils n'avaient rien à manger, que nous leur volions leurs copines », raconte-t-il.

Le taux de chômage élevé en Afrique du Sud – qui dépasse les 30 % – est considéré comme l'un des facteurs alimentant les tensions. C'est un sentiment que partage McKenzie.

« Nul ne peut nourrir les enfants d'autrui alors que ses propres enfants meurent de faim. Notre peuple a soif d'emplois », a-t-il déclaré, apportant son soutien aux appels lancés pour que ceux qui sont entrés dans le pays sans papiers quittent le territoire.

Une femme, avec un bébé attaché dans le dos, tourne le dos à l'appareil photo. Elle tient une couverture chaude et porte un foulard mauve. Le bébé porte un sweat à capuche gris. On aperçoit d'autres personnes, floues, à l'arrière-plan.

Crédit photo, Gallo Images via Getty Images)

Légende image, Tout comme le Ghana et le Nigeria, le Malawi a également organisé le transport de ses ressortissants pour qu'ils puissent quitter l'Afrique du Sud

Mais Asamoah insiste sur le fait qu'il avait un cachet dans son passeport lui donnant l'autorisation de rester.

« Je n'étais pas en situation irrégulière. J'étais en règle en Afrique du Sud. C'est pourquoi je leur ai dit qu'ils pouvaient m'emmener au poste de police afin que nous puissions nous rendre au ministère de l'Intérieur pour vérifier cela », explique-t-il.

Pour Asamoah, ce retour au pays a marqué un nouveau départ inattendu.

Avec le soutien d'un homme d'affaires ghanéen, il a lancé une entreprise de ciment et est déterminé à se construire un avenir.

« Mes frères et sœurs d'Afrique du Sud, je suis au Ghana à présent. Je travaille à la reconstruction de mon pays », déclare-t-il.

Mais le gouvernement ghanéen reste indigné par la manière dont, selon lui, ses citoyens sont perçus en Afrique du Sud.

Dans une interview accordée à la BBC, le ministre des Affaires étrangères Samuel Okudzeto Ablakwa a déclaré qu'il considérait cela comme contraire à l'esprit de solidarité continentale et comme un manque de reconnaissance de l'aide apportée par les pays africains dans la lutte contre l'apartheid, qui a pris fin en 1994.

« L'Afrique du Sud devrait être l'incarnation même du panafricanisme. Nous parlons d'intégration africaine. Nous parlons de libre circulation… Même si vous êtes confrontés à des problèmes liés à une forte immigration, est-ce ainsi que vous comptez les résoudre ? », a demandé le ministre.

À Lagos, Itoro continue de se languir de sa famille.

« Ce n'est pas facile. Mais on se parle tous les jours, et j'ai le cœur brisé. Il y a de l'espoir, car… ma femme va me rejoindre très bientôt, dès que Dieu m'aura remis sur pied. Mais ça m'a brisé le cœur, et c'est ce que j'ai ressenti : comme si j'avais tout perdu », confie-t-il.